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La parole et l’argumentation


En 1986, à la chute de la dictature à vie, les premières manifestations de rue sortirent au cri de “baboukèt la tonbe”. Cri de joie, d’euphorie même, qu’on pouvait entendre dans les mornes et dans les villes devant cette liberté de parole recouvrée après près de trente longues années au cours desquelles tout un peuple était condamné à “se parler par signes”. C’est dire comment ce droit à la parole, conquis de haute lutte a tout de suite été perçu comme liberté essentielle à tout projet de construction d’une société démocratique où jamais plus la parole ne serait muselée. Et dans notre société encore scandaleusement analphabète, cette prise de parole libre trouva ses lieux d’expression priviligiés dans les média, spécialement les radios, qui eux aussi faisaient l’apprentissage de la liberté d’expression.

Mais les radios n’étaient pas les seuls lieux où la parole se faisait discours libre. Combien de fois au fil des mois qui ont suivi le départ des Duvalier n’ai-je assisté à des réunions de jeunes dans les cités satellites de Port-au-Prince, ou de paysans dans les “bitasyon” des sections rurales au cours desquelles les participants engagaient d’âpres discussions sur le pays, ses problèmes, son devenir, discussions qui étaient de véritables échanges réglés d’arguments, construits dans la plus pure logique de la rationalité argumentative. Il s’agissait donc de vrais débats. J’écoutais avec passion cette parole de moins en moins marronne, de plus en plus ouverte, et me suis alors souvent imaginée qu’ainsi avaient dû se passer les séances de discussion dans l’agora athénienne, espace public de dialogue et d’argumentation, espace d’avènement de la citoyenneté. Et j’anticipais. Allions-nous finalement nous engager dans le vrai combat démocratique contre la peur, la peur de dire particulièrement, contre les préjugés et les discriminations, contre l’exclusion? En plus, contrairement à la cité grecque où la condition de citoyenne avait été refusée aux femmes, ici, dans les réunions sous la tonnelle, il arrivait souvent que les femmes s’expriment tout haut, osent donner leur point de vue sur des questions importantes pour le vivre-ensemble de la communauté.

Ainsi, la parole libre, malgré les limites objectives qu’impose l’analphabétisme, avait-elle “spontanément” conduit à des débats, de vrais débats qui jetaient les bases de la construction d’un espace public, au sens politique de l’expression, celui-ci représentant à son tour la fondation et l’ancrage de l’édifice démocratique.

Malheureusement la tendance ne s’affirma point. L’expérience fut prise de court par le retour en force des pratiques répressives et arbitraires, et par la démagogie populiste des régimes militaires et civils qui se sont succédés au pouvoir depuis 1986. L’expérience démocratique à la base fut contrariée, dénaturée, phagocytée par des dérives de toutes sortes, l’Etat s’étant avéré incapable de jouer le rôle de leadership qui lui revient, et de remplir sa mission de grand pédagogue des normes démocratiques. Ainsi seulement aurait-il pu nourrir, canaliser et institutionnaliser les pulsions citoyennes qui s’étaient manifestées depuis la chute de la dictature. A l’inverse, la langue de bois s’est peu à peu réintroduite dans le discours officiel, et en face, le tapage et le bruit des “pawól degrenngòch” forcèrent le retour des “pawòl an daki”, sinon au silence.

Mais le rêve de citoyenneté est-il à jamais fragmenté? Se pourrait-il que le discours réglé, aujourd’hui apparemment inaudible, n’attende que l’heure où il pourra de nouveau résonner? Raisonner? Faut-il voir dans les protestations d’aujourd’hui certains signes avant-coureurs? Peut-être. Mais les jeunes qui dans les écoles et à l’université font par le jeu l’expérience du débat en mettant en pratique les différentes formes de raisonnement, et en faisant l’apprentissage de la tolérance, de l’écoute et du fair-play doivent savoir que dans tout le pays il existe des poches d’espérance où se pratiquent également des formes de vie démocratique, grâce entr’autre, à l’échange réglé d’arguments.

Il nous reste à souhaiter que se produise un jour un rapprochement de toutes ces expériences, promesses de changement et d’espoir.


Michèle D. Pierre-Louis, Directrice – Fokal- Janvier 2003


LE PROGRAMME DE DEBAT


En 1996, des jeunes en classes humanitaires des différentes écoles du pays, telles le Collège Notre Dame et le collège Régina Assumpta du Cap, le Centre Culturel Alcibiade Pommayrac de Jacmel, le Petit Séminaire Saint-Martial et le Collège de l’Etoile de Port-au-Prince, ainsi que les professeurs de leurs classes respectives ont été invités à une grande rencontre à l’hôtel Xaragua pour jeter les jalons d’un programme qui allait se révéler d’une très grande utilité à leur formation intellectuelle. Ce séminaire réalisé par la FONDASYON KONESANS AK LIBETE (FOKAL) avait pour but d’inculquer aux jeunes élèves haïtiens des outils conceptuels et méthodologiques devant leur servir à construire une logique argumentée dans le cadre formel et précis d’un débat. C’est ainsi qu’à la suite de cette rencontre des clubs ont été implantés dans ces différents établissements pour lancer ce programme de débat.

Ce programme est initié dans le réseau des Fondations Soros basées dans une trentaine de pays et coordonné en Haïti par la FOKAL dont la mission est de promouvoir les structures nécessaires à l’établissement d’une société démocratique en favorisant l’autonomie de l’individu, l’esprit critique, le jugement, le sens de la responsabilité, l’initiative, la créativité et la libre coopération par l’éducation, la formation et la communication dans un contexte de partage et de confrontation des savoirs et des savoir-faire en vue d’une participation active et effective à la gestion démocratique de la chose publique et l’épanouissement de la vie associative, sociale et culturelle.

Ce programme comprend deux types de débat, l’un destiné aux jeunes du secondaire à partir de la classe de troisième, et l’autre aux universitaires. Ses objectifs doivent leur permettre de discuter des sujets qui affectent leur vie et leur communauté dans une atmosphère de tolérance, de rationalité et de rigueur intellectuelle. Ainsi, ils apprennent non seulement à exercer leur jugement par la construction de raisonnements logiques mais encore et surtout à structurer leur pensée pour jeter un regard critique sur le monde par des débats contradictoires. Ils s’ouvrent aux autres et au monde au cours des rencontres inter club, des tournois nationaux et des compétitions internationales qui se font le plus souvent dans certains pays de l’Europe de l’Est et aux Etats-Unis. Aujourd’hui, il s’étend à d’autres écoles comme le Collège Canado Haïtien, le Collège Cœur Immaculé de Marie, le Collège Saint–Louis de Bourdon, le Collège de Cote –Plage et l’Ecole Secondaire Louverture Cleary.

Ce survol historique rapide étant fait, nous précisons dans un souci de définition des modalités et de l’essence même du programme que notre débat oratoire formel est un jeu conçu à l’intention des jeunes regroupés en équipes et dont l’objet est de convaincre une tierce personne communément appelé juge de la pertinence des différentes argumentations. Il s’agit, à partir d’un énoncé c’est-à-dire d’un sujet à controverse de former deux équipes, l’une affirmative soutenant l’approbation du thème et l’autre négative qui récuse son bien fondé, de tenir un discours cohérent en présentant, les deux, des vérités à la fois contraires et complémentaires. Vous pouvez ainsi comprendre, chers lecteurs avisés, que l’essentiel ce n’est pas d’avoir raison mais plutôt d’argumenter juste pour le pur plaisir intellectuel afin de dégager une synthèse, c’est-à-dire une sorte de vérité supérieure surgissant de la confrontation des idées.

De ce cadre conceptuel, nous définissons le débat comme « une confrontation d’idées, planifiée, documentée et organisée, se déroulant en direct, sous forme d’une joute intellectuelle dans le cadre d’un format précis».C’est donc un jeu dialectique reposant à la fois sur la réfutation de l’argumentation et l’argumentation de la réfutation et, sous-tendue par une mûre réflexion découlant d’un examen rigoureux du problème à analyser. Aussi, cette organisation de la pensée suppose a-priori la consultation, la sélection, et le classement d’un ensemble de documents à caractère scientifique, relatifs à l’énoncé de telle sorte à faire prédominer l’objectivité, la précision et la rationalité au détriment de toute propension à la subjectivité, à l’intuition, à l’opinion et à tous les réflexes instinctifs. Ainsi, le débat n’est pas le résultat de l’expression spontanée de la pensée, mais un projet soigneusement élaboré avant sa réalisation.

Les grands principes du débat se résument d’abord à l’acquisition des savoirs et des savoir-faire, les deux, devant aboutir à une forme de savoir-être, tout en enrichissant son esprit et en avançant dans la connaissance de ses ignorances. Cette démarche qui conduit vers une nouvelle forme de relation à la vérité permet aussi de cultiver l’ honnêteté intellectuelle et d’entretenir de nouvelles relations aux autres basées sur le respect dans le sens le plus intégral, c’est-à-dire, respect de l’autre avec ses convictions, sa vision du monde, ses manières de penser. Cela développe des habiletés essentielles et fondamentales à la construction de toute société démocratique, telles l’écoute et le dialogue. L’écoute, la clé de toute efficacité en tant qu’elle requiert la concentration et la capacité de réfléchir sur le vif à ce que l’on entend; le dialogue, le fait de pouvoir entamer une discussion en acceptant la réfutation de sa propre thèse avec tout le calme que cela exige.

A ce niveau de notre présentation, il est une nuance fondamentale dont la compréhension est importante pour cerner le niveau d’abstraction de notre programme et sa valeur en tant qu’activité intellectuelle. Certains nous reprochent de donner dans le sophisme pour la simple et bonne raison que les débatteurs traitent tour à tour des cas affirmatif et négatif pour un même énoncé. Nous rappelons, et ceci pour être clair une fois pour toutes, que le fait de pouvoir argumenter les deux cas d’une résolution permet de prendre conscience et de juger de la complexité des thèmes en discussion. Cela nous fait comprendre que les choses sont toujours nuancées et, nous apprend à nous méfier de surcroît, des pièges de la pensée unique dont les fruits ont produit les pires monstruosités de l’histoire de l’humanité. Ainsi, nous pouvons réaliser aisément que la connaissance est interprétative et que l’interprétation elle même est toujours plurielle. De plus cela développe l’attitude intellectuelle qui consiste à n’émettre aucun jugement tant que tous les arguments n’aient été entendus et jugés scrupuleusement. En ce sens la connaissance pour les débatteurs se contente d’être un minutieux et patient déchiffrage, sous la forme d’un essai procédant sur la base d’hypothèses régulatrices ». Ces notions de neutralités et d’impersonnalité qu’ils cultivent font d’eux des hommes de l’essai, réfractaires à toute ambition dogmatique, lesquels scrutent constamment les différents points de vue. Ils voient le monde dans sa complexité et cherchent à cerner l’unité des contraires. Et pour cela c’est donc une nouvelle manière d’être qu’ils intègrent.

Cette nouvelle manière d’être face au monde consiste précisément à prendre du recul par rapport à tout ce qui est tenu pour vrai en apportant le trouble au sein des certitudes pour provoquer la réflexion. De plus, elle amène à s’engager dans une nouvelle voie où les règles de la tolérance sont prioritaires. Et quand nous parlons de tolérance, nous voulons surtout faire allusion à la valeur du consensus qui, reposant sur la force du dialogue, produit une stimulation dynamique du mouvement des idées, fait de conflictualité et de l’antagonisme des thèses. Perçue comme l’élément régulateur par excellence des rapports interpersonnels et intercommunautaires, la tolérance devient pour eux cet impératif qui oriente leur vie sociale. C’est donc en ce sens précis que notre programme de débat insinue la justesse, la force et l’amplitude d’esprit des jeunes.

Par ailleurs, nous soulignons en dernier lieu qu’au travers de ce programme, les jeunes font déjà l’expérience des principes démocratiques en vue de l’apprentissage de la citoyenneté, et ceci, pour prendre à l’avenir des décisions avisées, résoudre des conflits, rechercher des terrains d ‘entente et affirmer leurs droits et leurs responsabilités. Ils acquièrent déjà une maturité morale fondée sur la volonté d’accepter la diversité comme un enrichissement et comme une forme valable de participation. Et par la même, ils préparent la société à venir de vertus intégratrices, d’un haut niveau de discipline personnelle et sociale, de capacités résultant de la volonté individuelle d’œuvrer au nom d’un sentiment élargi d’identité et de motivation.

En conclusion, nous pouvons dire que la FOKAL, au travers de son programme de débat, donne aux jeunes de meilleures chances et la possibilité de participer à l’avenir aux prises de décision, comme pour répondre à l’urgence de ce que Georges SOROS appelle « la société ouverte » qui comprend la liberté de parole et d’expression, d’association et de réunion et de participation, des sauvegardes contre l’arbitraire des décisions de l’Etat dans l’administration du droit, et des protections destinées à préserver la vie privée, la conscience individuelle, la religion et le culte.

Jacob Gateau Coordonnateur du programme Debats- Novembre 2003